« Maman, est-ce que je pourrai avoir un téléphone

– Euh…pour téléphoner à qui ? »

Je sais qu’il ne réclame pas un téléphone pour téléphoner, mais j’ai besoin qu’il formule sa demande clairement pour bien comprendre ce qu’il attend comme satisfaction du fait de posséder un téléphone personnel, parce que c’est quand même ça qui me gêne, moi sa mère.

Parce que à la question :

« Maman, je peux reprendre une troisième part de gâteau ? Manger des chips devant le film ? »  Je dis non sans hésiter…

Là, je supporte les cris et les hurlements s’il y en a parce que je sais, ce n’est pas négociable, et aujourd’hui à 10 ans, en grand gourmand, il est capable de trouver étrange que des parents ne protègent pas leurs enfants de la malbouffe. « Pourquoi ses parents le laissent grossir comme ça ? Ils ne cuisinent pas des légumes ? » Là, je me sens fière ! Et pourtant j’ai bien peu de raison de l’être et beaucoup de merci à dire.

A mes parents d’abord que j’ai vu acheter, cuisiner, et manger des légumes, et ce à table.

A la vie qui fait que je ne suis pas submergée par d’énormes soucis de santé, d’argent, de problèmes relationnels ou professionnels, et que je peux consacrer du temps à la cuisine (mais pas tout le temps parce que mon compagnon cuisine aussi).

J’ai une structure familiale et un réseau social suffisamment développé et stable pour supporter le désamour momentané de mes enfants, et leur enseigner qu’aimer ce n’est pas forcément faire plaisir à l’autre si ça va à l’encontre de sa sécurité, de sa santé ou de ses propres valeurs.

A la question :

« Maman est-ce que je peux avoir un ordinateur ou une tablette pour mes 9 ans ? » on s’en était plutôt bien sortis.

– Non tu ne peux pas, mais nous comprenons ton désir et ton besoin et nous ferons pour Noël l’acquisition d’un ordinateur familial auquel tu auras accès à raison de 3 heures par semaine  (1 heure par jour les mercredis, samedis et dimanches) dans le salon et en notre présence ».

Résultat, les choses se passent plutôt bien pour lui et sa sœur de 8 ans ( qui elle a 45 minutes), pas de grosses crises et quand je vois qu’en 1 an à raison de quelques heures semaine (et pas toutes les semaines, car il lui arrive d’oublier), il est capable de construire et de s’orienter dans des mondes créés sur Minecraft vraiment chouettes, je me dis que le cerveau est vraiment puissant et que toutes les peurs concernant un éventuel retard numérique pour affronter plus tard le monde du travail n’ont aucune raison d’être.

En revanche les peurs concernant les retards de développement sensori-moteur et psycho-affectif m’ont été bien utiles car les dangers sont réels en cas d’usage précoce et non encadré des outils numériques.

Là encore, je suis contente, et je me sens fière ! Et pourtant j’ai quelques raisons de l’être et beaucoup de merci à dire, j’ai cherché des ouvrages sur le sujet et j’en ai trouvé d’excellente qualité, je pense notamment à Serge Tisseron, (https://www.3-6-9-12.org/) qui aide les parents à prendre des décisions en lien avec les recherches et observations des professionnels de l’enfance les plus compétents dans ce domaine. J’ai parlé de mon questionnement « tablette ou ordi » avec d’autres parents et me suis rendue compte que c’est beaucoup plus difficile de mettre des limites avec une tablette ( qui peut aller facilement dans les chambres, la voiture, chez les grands parents…).

Et puis nous avons une organisation familiale qui fait qu’il y a toujours un adulte « relativement* » disponible pour les enfants lorsqu’ils sont à la maison.

Alors à la question :

« Maman, est-ce que je pourrai avoir un téléphone ?  Parce que oui, vous vous demandez pourquoi il ne la pose pas à son père eh bien je pense qu’il la pose aussi.

Ceci dit, il sait que Môman est très sensible à ces sujets et aussi que s’il me pose cette question en me massant le bras, et en me regardant avec ses magnifiques yeux de suricate**, je vais prendre le temps d’étudier la question sérieusement même si ma réaction automatique serait de dire NON, tout simplement.

Donc après discussion, mon fils me dit qu’il veut un téléphone pour :

Envoyer des messages à ses copains = Communiquer

Faire partie de la boucle quand ils s’échangent des liens youtube genre « tu ris tu perds », télécharger des applis que ses copains ont, aller sur insta = appartenir au groupe 

Je sens monter en moi une immense colère, les vendeurs de smartphone réussissent à nous faire croire que ce qu’ils nous vendent est nécessaire, pour nourrir des besoins très importants chez l’humain principalement à l’adolescence Communiquer/ appartenir au groupe 

Et les créateurs d’application n’hésitent pas à recruter des psychiatres spécialistes des addictions chez les enfants et les adolescents pour obtenir plus de clics.

https://www.letemps.ch/societe/smartphone-une-drogue-touche-surtout-enfants

Je sens également monter une immense peur, cette fenêtre ouverte sur le monde n’a que faire qu’il ait tout juste 10 ans et lorsqu’il tapera « faire l’amour » parce que c’est normal que tôt ou tard il ait envie d’en savoir un peu plus par lui-même et bien (je vous laisse faire l’essai sur votre navigateur, j’ai tapé « images » voilà, voilà…et je vous laisse voir ce qui sort dans « vidéos »)

Sans être particulièrement puritaine ou psychorigide, il me semble que tous les contenus ne sont pas adaptés à son développement psycho-affectif.

J’ai peur aussi lorsqu’il tapera tous les noms d’oiseaux et autres insultes qui circulent allègrement dans les cours d’écoles (et ce dans tous les quartiers, qu’ils soient favorisés ou non) que là encore les contenus ne soient pas tout à fait adaptés à ce qu’il recherche vraiment.

Bref, en disant oui, j’aurai un peu l’impression de l’envoyer chercher des bonbons chez un dealer de cocaïne dont je sais qu’il lui proposera très vite d’essayer autre chose « pour délirer entre potes ».

Je ne vous parlerai pas ici de la course à la popularité qui met à mal le libre-arbitre et le respect de soi et des autres.

Je rêve d’un monde (en cliquant sur le lien vous pouvez lancer la musique) où les parents se ligueraient, main dans la main et solidaires pour que les enfants construisent leur imaginaire avec des images, des initiatives et des personnalités inspirantes, pour qu’ils puissent avoir une action positive sur notre monde qui en a bien besoin.

Un monde où l’on protègerait les plus jeunes pour de vrai, de toutes formes de violence, violences physique mais aussi humiliations, dénigrement et pornographie.

Ce monde n’existe pas (encore), et je ne peux à mon niveau, qu’éduquer de mon mieux, incarner mes valeurs et faire confiance à la vie…

Cette vision du monde justifie-t-elle de priver mon fils de ce que beaucoup de ses copains auront sans doute dès la rentrée de 6ème ? Quels arrangements avec nos valeurs profondes doit-on faire pour rentrer dans une norme établie sans conscience ? Le coût social est-il trop cher payé par rapport aux risques réels pour lui et pour les autres ?

Parce que je pense à mon fils, en tant que maman, mais je pense aussi à vous qui me lisez, en tant que citoyenne, à vos enfants qui seront peut-être en contact avec lui, je pense à ses futures petites amies qui bénéficierons sans doute que son éducation sexuelle ne soit pas assurée par Youporn, et ses rêves façonnés par instagram.

Bref, mon fils veut un téléphone … pour la rentrée de septembre 2019 et je ne sais pas encore ce qu’il me paraît juste de lui répondre …

Et vous ? Vous en pensez quoi ?

*Nous ne vivons pas dans un monde merveilleux dans lequel chaque sollicitation de nos enfants est l’occasion d’un échange riche, profond et particulièrement éclairant sur la vie et son sens 🙂

**Pardon fils, tu liras peut-être ces lignes dans quelques années ou les parents de tes copains qui lisent mon blog en parleront à leurs enfants (s’il vous plaît, restez discrets), je m’en excuse par avance…

Maman, est-ce que je pourrai avoir un téléphone ?
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